Enfants d'expatriés: "Après Moscou, on va où ?"
Quelles peuvent être les répercussions d’une vie migratrice sur la personnalité des enfants ? La psychologue Deniz Gyger Gaspoz, spécialiste de l’itinérance géographique, est intervenue sur ces questions au Lycée français de Moscou. L'occasion d'en parler avec les jeunes expatriés.
Régulièrement c’est le même refrain qui se répète pour les expatriés mutés vers une nouvelle destination: tout quitter pour tout recommencer dans un autre pays. Une vie d’itinérants que les enfants, surtout les adolescents, peuvent accepter et apprécier ou subir et détester.
«Avant l’adolescence, l’enfant est attaché à sa cellule familiale donc tant qu’il est avec ses parents, il se pose moins de questions», explique Deniz Gyger Gaspoz, psychologue sociale et culturelle du développement. C’est en revanche l’adolescent qui peut être davantage affecté par ce mode de vie.
«A partir de l’âge de 12 ans, celui-ci sort de plus en plus de cette cellule familiale pour assurer son développement identitaire au contact des autres. A chaque déménagement, son défi sera donc de se refaire des amis, un réseau social, une nouvelle vie», poursuit la spécialiste de l’itinérance géographique.
Le voyage vs l’ennui ?
Mais l’impact que peut avoir ce type de vie sur ces jeunes dépend aussi du nombre d’expatriations vécues, de la fréquence des déménagements et bien sûr de la personnalité de chacun.
Arthur est toujours content à 13 ans de découvrir de nouvelles choses : il commence à «s’ennuyer» après quatre années passées à Moscou et demande régulièrement à ses parents "Après Moscou, on va où ?"
Sophie, elle, souhaiterait à 14 ans avoir une vie plus stable. «On avait une routine en France et j’aimais bien ça, donc la quitter pour quelque chose d’inconnu ce n’est pas facile», ajoute la jeune fille.
Une expérience rythmée par la découverte de nouveaux pays et l’initiation à des cultures différentes ne peut pas rester sans conséquences sur la personnalité ou la sensibilité de ces enfants expatriés.
« Je ne peux pas vraiment dire d’où je viens »
Ouverture d’esprit, adaptabilité, tolérance, pratique de plusieurs langues, large réseau social… des qualités qui pourront les accompagner dans leur vie future. A cela peut s’ajouter une certaine capacité à prendre du recul face à leur propre vécu, explique Deniz Gyger Gaspoz.
D’ailleurs la grande difficulté pour ces enfants reste de définir leurs origines, leur identité. Chloé, 13 ans, a trouvé la parade: «Lorsque l’on me demande d’où je viens, je réponds que je suis Française mais que je viens d’ici et d’ailleurs, car je ne peux pas vraiment dire d’où exactement.»
Même vivant hors des frontières de l’Hexagone, ces enfants se sentent français et revendiquent volontiers leur nationalité. Car pour une très grande majorité d’entre eux, ils étudient au lycée français, fréquentent la communauté française et apprennent de leurs parents les ingrédients de la culture française.
Une identité construite en opposition aux autres
Et Pourtant, les jeunes vont construire leur identité en opposition aux autres, explique Deniz Gyger Gaspoz: «Lorsqu’ils sont dans le pays d’accueil, en Russie par exemple, ils vont se définir comme étant Français car ils ne sont pas Russes. Mais lorsqu’ils sont dans leur pays d’origine, la France, ils ne veulent pas s’identifier aux Français de France car ils se sentent différents d’eux.»
Enfant d’expatriés et expatriée elle-même, Maud se souvient qu’elle avait «l’impression de n’appartenir à aucun groupe», une source de souffrance pour l’adolescente qu’elle était.
«J’étais davantage dans une recherche d’identité que quelqu’un vivant en France qui avait un chemin tout tracé», ajoute la jeune maman qui, au vu de son expérience, pense offrir à sa fille plus de stabilité lorsqu’elle sera adolescente, en retournant vivre en France.
Les défis des parents ?
Installée à Moscou, Juliette, mère de trois enfants, a l’impression «d’imposer le choix de vie des parents à ses enfants.»
Une inquiétude à laquelle répond la psychologue Deniz Gyger Gaspoz par l’importance d’«intégrer le jeune au projet de l’expatriation pour qu’il puisse y participer, adhérer et se dire: c’est ma vie».
Dans le cas contraire, l’enfant pourrait développer «une attitude passive» et manquer de curiosité et d’enthousiasme face à sa vie itinérante.
Annoncer le plus tôt possible le départ -dès que celui-ci est confirmé par l’entreprise- vers une autre destination est aussi une façon de sécuriser les enfants, de les préparer et de les aider à se séparer de leurs amis et de leur famille.
«Si la nouvelle vie n’a pas été assez préparée, ou si elle ne se passe pas comme ce qui a pu être anticipé, ou encore, si l’enfant dévoile une certaine vulnérabilité ou fragilité, alors des problèmes peuvent survenir», explique la psychologue Adélaïde Russell, co-auteure du livre L’enfant expatrié.
«Cela peut se traduire par un refus de s’adapter, de la colère, du rejet, une certaine déception, de la tristesse, tout cela dans une tonalite dépressive. L’enfant a du mal à se recréer un quotidien satisfaisant avec des activités et des amitiés préférentielles», indique la spécialiste. Un malaise qui est censé être passager.
Adélaïde Russell insiste sur le fait que l’expatriation doit avant tout «être vécue comme une réelle aventure familiale qui offre non seulement de belles découvertes mais aussi l’opportunité de resserrer les liens entre les membres de la famille, de se rapprocher.»
Et donc de donner tout son sens au mot famille ?
Pour en savoir plus :
→Site Internet de Deniz Gyger Gaspoz : Itinerance.ch
→« L’enfant expatrié » d’Adélaïde Russell et Gaëlle Goutain (Ed. L’Harmattan)
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