Une fabrique de traducteurs russes pour un métier en péril

Jusqu’au 1er juillet se tient en France, à Arles, une formation franco-russe unique : la Fabrique des traducteurs. Idée ingénieuse car en Russie les traducteurs triment et les jeunes boudent ce métier sous-payé.

Couverture du livre traduit en russe de la Française Anna Gavalda "Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part"

« Le métier de traducteur suscite de moins en moins de vocations », explique Jörn Cambreleng, directeur du Collège International des Traducteurs Littéraires (CITL) d’Arles.
« En Russie, comme en Chine ou au Moyen-Orient, un savoir-faire se perd. Par conséquent la formation de nouvelles générations est devenue pour nous une nécessité ». En 2010, dans le cadre de l’année France-Russie, le CITL lance un nouveau projet : La Fabrique des Traducteurs russes.

Après le succès de la première session franco-russe, le Collège réitère l’expérience avec d’autres langues, et renouvelle la session russe cette année.

« C’est en premier lieu un programme de professionnalisation. L’objectif est de donner à de jeunes traducteurs russes et français, l’occasion de travailler avec des traducteurs expérimentés, et de mieux connaître le paysage de la traduction et de l’édition dans les deux pays», explique Jörn Cambreleng.

Si le désintérêt pour ce métier est général, le directeur du CITL avoue que le russe faisait partie des langues prioritaires. « Nous avons commencé ce projet par un atelier russe, car nous avons constaté le manque de renouvellement des générations, parmi les traducteurs russes boursiers du Centre National du Livre et ceux qui venaient en résidence au CITL ».
Loin de l’atmosphère studieuse et enthousiaste du Collège d’Arles, sur le terrain, en Russie, la situation des traducteurs est en vérité bien plus alarmante.

Un travail très mal payé

« Ce métier est devenu une sorte de marotte pour ceux qui peuvent se permettre de l’exercer presque gratuitement », affirme Maria Golovanivskaya, traductrice de romans français, comme Zazie dans le métro de Raymond Queneau.

« Les traductions bien payées ne représentent que des cas exceptionnels », ajoute Alexandra Leshnevskaya, rédactrice dans la revue littéraire Inostrannaya litératoura (Littérature étrangère) et traductrice du français au russe.
« On peut gagner sa vie en traduisant des bestsellers, comme Harry Potter ou Paulo Coehlo. Mais il est impossible de traduire uniquement des bestsellers toute sa vie, parce que tout d'abord il n'y en a pas assez dans le marché éditorial d'un pays (surtout que le plus souvent le traducteur travaille avec une seule langue étrangère), puis, toutes les traductions de bestsellers ne sont pas bien payées. En général, le traducteur signe un contrat sans royalties et touche ses droits d'auteur seulement à la fin de la traduction. »

Les tarifs moyens pour la traduction en Russie sont dérisoires. Quelque soit la langue traduite, les appointements s'élèvent à 3000 roubles (environ 78 euros) pour une vingtaine de pages A4 (alors qu’en France, le traducteur est payé aux nombres de signes, en Russie, le salaire est calculé sur la base de feuilles imprimées de 40 000 caractères typographiques ce qui fait environ 20 pages A4), soit moins de 4 euros pour une page A4.
Ces tarifs apparaissent encore plus insignifiants, quand on compare avec d’autres pays, comme en France, ou le traducteur reçoit au minimum 20 euros pour une page.

Un avenir morose

Si les traducteurs souffrent d’être très mal payés, leurs compétences ne sont pas plus reconnues par les éditeurs.

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En Russie, « la réputation et surtout la recommandation sont incontournables pour recevoir des commandes », avoue Alexandra Leshnevskaya.
La centralisation de l’édition a entrainé le même phénomène dans la traduction. Par conséquent, explique la traductrice « le monde de la traduction littéraire est devenu très petit, tout le monde se connaît, et il est presque impossible d'y adhérer si on habite loin des deux capitales - Moscou et Saint-Pétersbourg. »

Nadia Buntman, traductrice du français vers le russe, et enseignante au MGU, à Moscou, rappelle que malgré ce contexte morose « il y a encore aujourd’hui beaucoup de bons traducteurs en Russie. » Elle n’hésite cependant pas un instant à égratigner une situation qu’elle qualifie d’absurde dans son pays.

« A l’époque soviétique, il existait des séminaires de traducteurs, qui permettait de travailler ensemble, exercice presque indispensable pour s’améliorer dans notre métier. Or aujourd’hui ces séminaires ont disparu. A la place il y a certes quelques cours de traduction, mais dans des Instituts où le niveau de français est médiocre. Parallèlement, dans les universités comme à la Faculté des langues étrangères du MGU, les étudiants ont un très bon niveau en langue, mais aucun cours de traduction n’existe. »

Si des auteurs français à succès comme Fréderic Beigbeder ou Anna Gavalda seront toujours traduits en russe, qu’en sera-t-il des auteurs moins rentables ? La mission des traducteurs est aussi censée ouvrir un pays à d’autres cultures. Non ?

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